Forum sur la crise

Samedi 4 avril 2009 à l’Assemblée nationale

Présentation

ON NE RELANCE PAS UN SYSTÈME QUI MEURT

Depuis que la crise financière s’est transformée en crise économique, les gouvernements dégainent les milliards et convoquent des sommets pour apparaître comme de bons gestionnaires de crise. Persuadés d’avoir affaire à une « catastrophe naturelle » que personne n’avait anticipée, ils s’étonnent que les scénarios les plus noirs se réalisent systématiquement à la place des hypothèses autrefois privilégiées « d’atterrissage en douceur », ou de récession brève. Dépourvus de vision, constamment en retard sur la gravité de la situation, ils tentent de conjurer leur baisse de popularité en multipliant des plans de relance qui visent à sauver un système qui prend l’eau de toute part.

Plus la crise se prolonge, plus ces efforts apparaissent dérisoires. Alors que les banques centrales inondent le secteur bancaire en argent frais et quasi gratuit, le système financier est toujours tétanisé. L’inflation et les déficits publics, dénoncés autrefois par les gouvernements et les banquiers centraux, sont aujourd’hui considérés par les mêmes comme une solution raisonnable. Ironie de la situation : obsédé par le rétablissement de l’ordre initial, ils sont contraints de mettre à mal un à un les dogmes libéraux sur lesquels ce système reposait. Mais ils espèrent que  ces « reculs » seront temporaires.

LA CRISE N’EST PAS UN ACCIDENT

Souvenons-nous. Pendant des années la régulation de l’économie a été laissée aux forces du marché et de la concurrence « libre et non faussée ». On nous disait que la bureaucratie et les décisions gouvernementales étaient illégitimes, que l’interventionnisme était inefficace et dangereux, que les États devaient accepter leur impuissance.
Au nom de l’Europe et de son marché, les services publics ont été offerts à la concurrence et privatisés. Au nom du libre-échange et de la division internationale du travail, la France a perdu 600 000 emplois industriels depuis 2001. Au nom de la flexibilité du travail et de la compétitivité des entreprises, on a privé le monde du travail de ses conquêtes sociales. Au nom des baisses d’impôts pour les plus riches, on a dégraissé l’État et organisé la pénurie dans les hôpitaux, l’éducation et la recherche. Sur toute la planète la rémunération du capital a prévalu sur celle du travail. Il était prévisible que ce profond déséquilibre ne pourrait durablement se poursuivre.

LIBÉRER L’ÉCONOMIE DU JOUG DE LA FINANCE

S’il y a un secteur où la logique libérale a été poussée à son paroxysme, c’est bien la finance. En quelques décennies, elle est devenue l’industrie la plus mondialisée et la plus concurrentielle. Grâce à sa force de frappe, les fonds privés ont pu imposer leurs règles aux entreprises de tous secteurs, rachetant des sociétés à l’actionnariat orphelin et transformant leurs dirigeants en mercenaires au service de leurs seuls intérêts. La logique industrielle, fondée sur l’investissement et la production a rapidement été abandonnée au profit d’une logique de maximisation d’actifs diversifiés et interchangeables.
Mais la finance n’a pas tenu ses promesses. Depuis les années 2000, les marchés financiers prélèvent davantage sur l’économie productive qu’ils ne lui apportent de capitaux. Les rachats d’actions et les dividendes versés aux actionnaires ont largement dépassé le volume des investissements qu’ils ont permis. Et lorsque la finance investit, c’est souvent en pure perte. Loin de parvenir à l’optimalité des investissements et à une bonne gestion des risques, la finance mondialisée n’a cessé de se compromettre dans de fausses promesses spéculatives, et a fait reposer sur la collectivité publique et les contribuables l’assurance du risque systémique.
Résultat de la financiarisation de l’économie : jamais les profits des entreprises et le nombre de travailleurs pauvres n’ont été aussi élevés. En 2007, les entreprises du CAC 40 ont fait 100 milliards d’euros de profit. En 2008, malgré la crise, ce montant s’est élevé à 85 milliards, dont 54,2 milliards qui ont été distribués aux actionnaires. Grâce aux aides gouvernementales, à la disparition de la taxe professionnelle et aux plans de licenciement qu’ils engagent, les grands groupes espèrent préserver leurs bénéfices en faisant porter aux salariés et aux contribuables les principaux coûts de la crise.

LES INDISPENSABLES RUPTURES

Nous sommes à la fin d’un cycle, dans une crise massive de surproduction. Continuer à faire payer les ménages et les salariés ne fera que précipiter l’économie mondiale dans la dépression. Même si une partie de la droite continue de croire que le marché va sortir l’économie de la récession en « purgeant ses excès », les économistes les plus lucides admettent qu’il faut repenser profondément l’ensemble du système, tel Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, qui admet que « le système du marché n’a pas fonctionné », ou Paul Krugman, autre prix Nobel, qui n’hésite pas à comparer l’escroquerie de Madoff avec le fonctionnement habituel de la finance américaine.
Parce que l’idéologie de la droite est en train de s’effondrer, la gauche a une occasion unique de montrer qu’elle peut apporter de vraies réponses. Elle doit lever les tabous que les idéologues néolibéraux ont installés dans les esprits, comme le danger des protections dans les échanges, la condamnation du capital public, la stérilité de la solidarité et de la redistribution.
En renonçant au dogme du marché, la gauche doit réhabiliter l’interventionnisme démocratique et rendre à la collectivité un droit de regard sur les affaires économiques. Mais la gauche doit aller plus loin. Elle doit proposer un autre système et combattre les conservateurs qui cherchent à revenir à l’ancien. Sans doute convient-il de réinventer l’économie mixte ou plurielle, avec un secteur privé, un secteur public et un secteur socialisé (économie sociale). La redistribution des richesses n’est pas toujours séparable de leur production et toutes les activités humaines ne justifient pas une intervention marchande, et moins encore profitable. En affaiblissant le poids de la puissance publique, en mettant en concurrence, par le libre-échange généralisé, les travailleurs du monde entier, le monde ancien a fait exploser les inégalités et a gaspillé les ressources naturelles de la planète. Il n’était soutenable ni socialement, ni écologiquement.
Il est plus que temps de tourner la page.

CONSTRUIRE UN MONDE NOUVEAU

Aux opérations de relance qui prétendent restaurer un système injuste et inefficace, il faut répondre par un vrai changement qui soit au service du plus grand nombre.
Au marché sans entrave qui privilégie les forts et engendre la concurrence de tous contre tous, il faut répondre par l’intervention de la puissance publique, seule manière de définir des règles qui permettent de mieux produire ensemble et de mieux partager les richesses.
Au régime féodal qui s’est imposé dans les entreprises, il faut répondre par un nouveau partage du pouvoir économique qui ne soit plus au service des seuls actionnaires.
Au libre-échange généralisé qui pousse tous les pays à adopter des stratégies de dumping social et environnemental, il faut répondre par des règles commerciales équitables fondées sur la coopération, dans le cadre d’instances internationales légitimes, ou par des échanges négociés entre grands espaces économiques et politiques solidaires.

Programme

Atelier 1 : Libérer l’économie du joug de la finance
L’échec des marchés financiers à s’autoréguler est le symptôme de la faillite des dogmes libéraux. Mais la finance domine encore l’économie productive et prélève chaque année des centaines de milliards pour financer ses activités spéculatives. Comment sortir de ce modèle et contraindre la finance à être au service de l’économie réelle ?

 

Atelier 2 : Mettre fin au système féodal dans l’entreprise
Durant les dernières décennies, la finance a pris le pouvoir dans l’entreprise, au détriment des salariés et de la logique productive. Si l’on veut revenir à une économie au service du long terme, il convient de rétablir des contrepouvoirs en accordant un rôle accru aux salariés.

 

Atelier 3 : Combattre les inégalités pour sortir de la crise
La crise actuelle est la conséquences de politiques libérales qui ont appauvri la majorité des ménages des pays industrialisés. Pourquoi les inégalités ont-elles explosées ? Comment restaurer un rapport de force plus favorable aux salariés ?

 

Atelier 4 : Sortir du libre-échange et réformer les instances européennes et mondiales
Les responsables politiques multiplient les sommets et tentent d’inventer dans l’urgence de nouvelles régulations mondiales. Ils appellent en même temps à combattre les « tentations protectionniste ». Ces projets de réforme sont-ils à la hauteur ? Comment construire un nouvel ordre économique mondial au service d’un développement durable ?

 

Atelier 5 : Des réponses politiques pour maintenant et pour demain
Comment préparer un monde nouveau ? Que peut-on obtenir aujourd’hui ? Que doit-on préparer pour demain ? La crise actuelle peut être une chance si elle nous oblige à revoir entièrement notre système économique afin qu’il profite enfin au plus grand nombre.

Les intervenants- Jean Auroux (ancien ministre du travail)
- David Cayla (économiste, membre du Conseil Politique de Gauche Avenir)
- Eric Dacheux (professeur des universités à Clermont 2)
- Denis Durand (économiste, membre du PCF)
- Jean-Luc Gréau (économiste  et essayiste)
- Dany Lang (Maitre de conférence à l’université Paris 13)
- Philippe Matzkowski (syndicaliste, président du collectif LBO)
- Christophe Ramaux (Maitre de conférence à Paris 1, membre du Parti de Gauche)
- Julia Taddei (économiste)

Synthèse

En France et en Europe, la gauche est à la recherche d’idées et de crédibilité pour convaincre, d’un élan et d’une cohérence nouvelle pour unir et entraîner. Le club Gauche Avenir y travaille, en croisant l’apport d’intellectuels de diverses disciplines, de responsables politiques des principaux courants de gauche et d’acteurs de la vie sociale.

Pour établir un diagnostic de la crise actuelle et proposer les voies d’une économie plus efficace et plus juste, nous avons réuni des personnalités bien connues (les économistes Jean-Luc Gréau et Christophe Ramaux, l’ancien ministre du travail Jean Auroux….) ainsi qu’un syndicaliste et de jeunes chercheurs et universitaires à la réflexion stimulante. (Vous pouvez visionner leurs interventions sur ce site).

Ce colloque montre que ni les mesures prônées par le G20, ni celles de la droite européenne et française, ne s’attaquent au cœur des problèmes.

C’est à une crise de surproduction et d’insuffisance de la demande que nous avons à faire : elle pose donc la question du partage des richesses.

C’est par une financiarisation débridée que la loi du plus riche a pris le pas sur le développement humain : elle doit être remise en cause, plus que par quelques règles de transparence, par l’irruption de logiques démocratiques dans le fonctionnement de l’économie et de l’entreprise.
== 1 ==
LA SOUS-REMUNERATION DU TRAVAIL, CAUSE MAJEURE DE LA CRISE
La récession atteint la plupart des pays développés, les échanges mondiaux sont en forte contraction. Les deux catégories de pays les plus touchés sont d’une part les économies performantes à l’export (Japon, Allemagne, Corée du sud), d’autre part les nations surendettées (Etats-Unis, Angleterre, Espagne). Mais, par le jeu mécanique de la mondialisation, la crise américaine s’est propagée à toutes les régions du monde.

La cause fondamentale de cette crise, non évoquée par le G20, est la sous-rémunération du travail, et donc la défaillance de la demande, phénomène plus ou moins accusé selon les pays. En cessant de distribuer aux salariés les gains de productivité, en tirant vers le bas – par la mise en concurrence mondiale – les conditions de rémunération du travail, on aboutit finalement à un déséquilibre classique de l’offre et de la demande.

L’origine de cette surproduction tient en partie au déséquilibre des relations commerciales entre l’Asie et les États-Unis. Après la crise de 1997, la croissance de la demande intérieure des économies asiatiques émergentes chute de 7 points, passant de 10% à 3% environ. Or, dans le même temps, la croissance de leur production reste très dynamique. Parallèlement, aux Etats-Unis, au Japon et en Europe, la demande stagne (érosion continue du revenu médian des ménages américains ; baisse en Europe du salaire indirect consacré aux prestations sociales, notamment via les réformes des retraites qui ont lieu dans les années 90). Partout, chômage et précarisation de l’emploi participent à cette compression de la demande salariée, liée à la concurrence de plus en plus forte des économies asiatiques.

Dans le monde développé, la crise a cependant été retardée par le recours à l’endettement, qui s’est amplifié depuis 15 ans. Dans certains pays (France, Allemagne, Italie, Japon), l’endettement public a été privilégié. Dans d’autres (Etats-Unis, Grande Bretagne, Irlande, Espagne), c’est l’endettement privé. Or, c’est la somme des dettes publique et privée qu’il faut considérer. On constate que les pays les plus endettés globalement sont ceux qui ont privilégié l’endettement privé (et ont pu, du coup, afficher parfois une bonne santé budgétaire et une croissance économique plus forte).

Le déclenchement de la crise des subprimes immobiliers américains a montré les limites de la stratégie de l’endettement, qui ne parvient pas à compenser l’appauvrissement de la population.

En France, les politiques de l’emploi, censées combattre le chômage, accompagnent – sur fonds publics – la compression du coût du travail : exonérations de cotisations sociales sur les bas salaires (20 Mds d’€ par an), prime pour l’emploi (3 Mds), etc. On doit cependant s’interroger sur leur pertinence, surtout quand on mesure le coût par emploi créé ou sauvé : environ 250.000 € par an.
== 2 ==
LA FINANCE PRIVÉE A CONQUIS UNE POSITION DOMINANTE, SANS TENIR SES PROMESSES

Dès octobre 1979, la politique de taux forts supérieurs aux taux de croissance de l’économie, décidée par Paul Volcker, président de la banque centrale états-unienne, marquait la volonté des détenteurs d’actifs financiers d’augmenter leur prélèvement sur la production. La décennie 80 a ainsi inauguré la mondialisation financière : liberté de circulation des capitaux, organisation et interconnexion des marchés financiers, développement d’instruments spéculatifs. Progressivement, l’activité de financement des places boursières laisse la place à un système de pure spéculation sur la sphère productive.

La croissance mondiale des années 2000 dépendant de la capacité du système américain à créer de la dette, la gestion financière est devenue une activité florissante. Aux Etats-Unis en 2008, elle emploie 5% de la population active, pèse 15% du PIB et génère 40% des profits totaux du pays ! Elle est marquée par la dérèglementation et la multiplication de mécanismes mal encadrés : effet levier (maximiser la rentabilité d’un investissement grâce à l’endettement) ; produits dérivés (à terme et autres) ; titrisation des créances (qui fluidifie les transactions et dilue le risque sur le marché financier) et leur assurance (auprès d’AIG notamment), etc.

Cette « industrie » a tendance à se financer elle-même, générant une inflation financière détachée de l’économie productive « réelle » (actions et obligations croissant 3 fois plus vite que la richesse mesurée par les PIB). La croissance du crédit n’est allée que partiellement à la production, ou à la consommation : elle a beaucoup contribué à former des bulles financières spéculatives sur les bourses, l’immobilier, parfois les matières premières.

La libéralisation des marchés financiers, qui devait permettre l’orientation de l’épargne vers les activités les plus efficaces, et la rémunération de l’actionnaire (dite « création de valeur ») qui était sensé être le meilleur critère d’évaluation de la production, s’imposent donc comme discipline et formatage du système. La classe des managers, intéressée à ce schéma, a accepté cette conception au détriment d’autres logiques de développement. Les gouvernements s’y sont aussi largement pliés, et – à leur suite – l’opinion dominante.

Mais la finance n’a pas tenu ses promesses. A partir des années 2000, les bourses occidentales prèlèvent davantage de richesses sur les entreprises qu’elles ne leur apportent de financement. Les rachats d’actions et les dividendes versés aux actionnaires ont largement dépassé le volume des investissements qu’ils ont permis. Incapable de s’autoréguler ou d’assurer une bonne gestion des risques, la crise des subprime a montré que la finance mondialisée fait reposer sur la collectivité publique et les contribuables l’assurance du risque systémique.

== 3 ==
UN LIBRE-ECHANGE MONDIAL DEBRIDÉ, POUR MAXIMISER LA « VALEUR »
Les échanges mondiaux ont toujours combiné des éléments de protection et de libre-échange, diversement ciblés et dosés. De plus, les entités opérant ces échanges peuvent être des nations (c’est dorénavant dépassé en Europe, mais encore valide pour les grands pays-continents) ou bien des ensembles régionaux de pays, comme l’Union européenne.

Le discours libéral dominant stigmatise « le protectionnisme » (sans préciser lequel), comme un épouvantail ou une maladie, pour mieux justifier la démission des Etats dans la régulation (financière, écologique, sociale) des échanges. Près de la moitié du commerce mondial est d’ailleurs constitué par des échanges à l’intérieur de sociétés transnationales.

Les détenteurs de fonds ont acquis une grande liberté pour affecter et retirer leur argent.
Celui-ci est d’abord placé dans les pays de plus forte rentabilité, souvent Etats-Unis, Royaume-Uni, Pays-Bas, Allemagne (et ponctuellement dans des paradis fiscaux), et dans des technologies immédiatement profitables à faible taux de main d’œuvre.

Les investissements se sont de plus en plus localisés dans les pays à bas coûts de main d’œuvre, non pour alimenter leur marché local mais pour réimporter les produits vers les pays développés. C’est ainsi que le « libre-échangisme » d’aujourd’hui s’est imposé, non pas au nom d’une vision géopolitique, mais pour permettre des profits plus élevés, maximiser la « valeur » d’actifs interchangeables.
Alors que la tradition économique française et allemande, à l’inverse de la britannique, est plus « industrielle » que « commerciale » (plus « protectionniste » que « libre-échangiste »), l’Europe a accepté, au début des années 90 la nouvelle règle du jeu financière, renonçant à maîtriser la circulation des marchandises et des capitaux, s’interdisant d’utiliser un tarif extérieur commun. Elle aurait pu et dû conforter son modèle et sa croissance en s’appuyant sur sa grande capacité productive et son vaste marché intérieur, agrandi par l’arrivée des pays d’Europe centrale.

Il faut démonter le mythe puissant selon lequel tout commerce international serait générateur de paix et de prospérité, alors que cela dépend beaucoup de ses conditions et qu’il peut également générer reculs sociaux et environnementaux. Aujourd’hui, le G20 accorde 250 Mds de dollars au FMI pour qu’il consente des crédits commerciaux : il faut sauver «  le soldat Mondialisation ». Mais quand confiera-t-on des missions de validation commerciale ou de revalorisation sociale au Bureau international du travail ?
== 4 ==
LES ENTREPRISES DANS LA CONCURRENCE LIBERALE
La priorité première accordée à la rentabilité du capital privé nuit à un développement équilibré et durable des entreprises.

La logique du profit à court terme a gagné le monde du capital-investissement. Le rachat à crédit d’une entreprise par un fonds d’investissement (système de LBO, « leverage buy out ») concerne aujourd’hui en France plus d’un million de salariés. Avec la financiarisation, l’entreprise peut donc devenir elle-même une marchandise, qui s’achète et se revend en un temps court, parfois au détriment de l’emploi et du développement économique. Les entreprises en LBO sont d’ailleurs menacées d’une crise systémique de même type que celle des subprimes, car on y retrouve les mêmes ingrédients : titrisation, endettement mal contrôlé, taux élevés et spéculation.

La tutelle du pouvoir financier évoque, par certains aspects, les temps féodaux :

> exacerbation de la concurrence à l’image des conflits entre seigneurs,

> exercice pyramidal de l’autorité justifié par la « guerre économique »,

> salariés transférés, sans mot dire, sous l’autorité du nouveau conquérant du fief,

> sous-traitants des grands groupes en condition de vassalité,

> privilèges aristocratiques exorbitants de la condition commune.

L’opinion publique européenne a pourtant été acclimatée, depuis les vagues de privatisation, à cette norme : l’activité concurrentielle devrait relever du capital privé, et la propriété actionnariale serait le mode légitime de gouvernance. De grandes entreprises publiques ou mutualistes (banques, assurances) ont ainsi rejoint le système boursier et actionnarial.

Il reste toutefois en France une moitié des emplois qui ne relèvent pas du fonctionnement capitaliste (emploi public, coopératif, indépendant…). La part de la fonction publique dans l’emploi (20%) est plus importante qu’en 1980. Les services publics et l’Etat social en général résistent bien, montrent leur utilité économique et sociale. C’est heureux car, comme dans tout système vivant, la perte de diversité est créatrice de pathologies !

Là encore, comme en matière de commerce international, la réalité des choses est mixte. Karl Polanyi a montré que toute économie comprend du marché, de la réciprocité, de l’économie domestique et de l’intervention publique. La question est de chercher le bon dosage, et les mécanismes qui puissent servir l’intérêt général.
== 5 ==
QUELQUES PISTES ¨POUR UN MONDE NOUVEAU
Nous sommes à la fin d’un cycle. Continuer à faire payer les ménages et les salariés ne fera que précipiter l’économie mondiale dans la dépression. Même si une partie de la droite continue de croire que le marché va sortir l’économie de la récession en « purgeant ses excès », les économistes les plus lucides admettent qu’il faut repenser profondément l’ensemble du système, tels Joseph Stiglitz ou Paul Krugman, prix Nobel d’économie.

La crise ne sera pas enrayée sans une revalorisation massive du travail chez nous et chez nos partenaires. Il nous faut lever les tabous que les idéologues néolibéraux ont installés dans les esprits, comme le danger des protections dans les échanges, la condamnation du capital public, la stérilité de la solidarité et de la redistribution.

A/ Contre le dogme du marché roi, inventer une économie plurielle au service des besoins.

Il ne s’agit évidemment pas de nier l’utilité de l’initiative et du capital privés, des mécanismes de concurrence et de marché, mais de les faire cohabiter, au service de l’intérêt général, avec d’autres acteurs et d’autres logiques.

Un nouvel équilibre économique doit être trouvé, faisant une plus grande place – à côté du secteur privé – aux secteurs public et socialisé. Toutes les activités humaines ne justifient pas une intervention marchande, ou financièrement profitable. Des champs essentiels comme l’électricité, l’eau, l’énergie, les transports, les banques ne doivent pas relever principalement de la logique concurrentielle.

> Le secteur public – administratif ou productif – peut se développer sous de nouvelles formes, avec de nouveaux périmètres allant des collectivités territoriales à l’Europe. Il a le devoir de se démocratiser davantage, en associant mieux ses salariés et le public.

> Le secteur de l’économie dite sociale ou solidaire, historiquement issu du mouvement ouvrier et paysan, est souvent sous estimé, malgré le poids de ses coopératives, mutuelles associations et fondations. Il devrait être associé aux réunions, françaises comme européennes, des partenaires sociaux, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Au lieu de compliquer la vie de ce secteur (une autorisation préfectorale est requise pour crééer une coopérative, contrairement à une SA), on devrait en favoriser le développement, notamment en ce qui concerne les marchés publics.

Derrière les dogmes de la concurrence systématique et de la marchandisation des activités, c’est la domination de l’argent qui s’avance. La gauche doit réhabiliter l’interventionnisme démocratique et donner à la collectivité un pouvoir sur les affaires économiques. Ce sont les besoins et progrès humains (santé, longévité, autonomie, lien social, culture, connaissance…) qui doivent orienter l’économie.

Cela suppose aussi d’adopter de nouveaux indicateurs économiques, comme ceux du développement humain et de l’empreinte écologique.


B/ Modifier l’équilibre des
pouvoirs dans l’entreprise privée

Une des réponses de Roosevelt face à la crise des années 30 a été le renforcement des droits syndicaux. La question de la place des salariés doit être remise à l’ordre du jour.

Celui « qui fait » mérite d’être aussi bien considéré que celui « qui a ». Diverses évolutions peuvent être débattues :

> limiter la place de l’actionnariat dans la gouvernance d’entreprise ;

> distinguer deux catégories d’actionnaires: d’une part les partenaires non anonymes, durables, impliqués dans la vie de l’entreprise, et seuls détenteurs du droit de vote, et d’autre part les simples détenteurs de placements à rémunérer ;

> ouvrir plus largement la possibilité pour les Etats ou collectivités publiques de posséder des actions privilégiées dans certaines entreprises avec droit de vote renforcé ;

> renforcer le rôle des représentants du personnel, syndicats et comités d’entreprise notamment ; ce dernier participerait aux structures de décisions et instances dirigeantes, présentant des résolutions au conseil d’administration, participant au comité des rémunérations quand il existe ; en cas d’OPA ou de rachat de l’entreprise, le comité d’entreprise devrait pouvoir négocier le volet social du dossier et que son approbation soit requise pour finaliser le projet.

Le droit du travail doit assurer à tous les salariés des garanties comparables, dans les PME et les entreprises sous traitantes, comme dans les grandes entreprises.


C/ Mettre la finance au service de l’économie productive

La détermination des gouvernement pour une régulation rigoureuse de la finance mondiale est loin d’être assurée. La possibilité en existe pourtant, notamment en mettant fin aux échanges avec les paradis fiscaux, et d’abord de la part des banques qui bénéficient d’aides publiques.

Un pôle financier public puissant permettrait en France de réorienter le crédit vers des investissements porteurs d’emploi, d’innovation, de service public… On peut concevoir une gestion publique européenne des transactions financières (comprenant une chambre de compensation) et un organisme public d’évaluation et de notation des actifs financiers.

Taxe Tobin, interdiction des LBO… : les chantiers contre la spéculation ou la prédation financières sont nombreux.

D/ Recentrer les échanges commerciaux sur des
ensembles continentaux et bâtir un nouvel ordre monétaire

La croissance des échanges mondiaux depuis 1990 est 3 fois supérieure à celle du PIB mondial.
Concentrer
plus les échanges au sein de quelques grandes régions du globe présenterait des avantages importants pour tous : moins de dumping social, de prédation financière, de gâchis et pollution par les transports non nécessaires, de propagation automatique des crises ; et pour chacune de ces régions, plus de diversité et meilleure répartition des activités, plus grande sécurité et meilleure rémunération des emplois, développement plus autonome. Cela n’empêcherait nullement de maintenir un large commerce international, mais mieux maîtrisé et moins dépendant du marché financier.

La plate-forme unitaire des 8 confédérations syndicales françaises appelle, comme nous-mêmes,à faire respecter, dans le commerce international, des normes sociales, environnementales et de qualité. C’est l’intérêt général qui le commande, et notamment celui des travailleurs dans les différents pays.

Dans l’ordre monétaire, un nouveau Bretton Woods peut être mis à l’ordre du jour, avant que les désordres de la crise ne l’imposent. Il est significatif de voir la Chine, principale créancière en dollars, se prononcer au G20 pour un autre étalon mondial que le dollar US dans le règlement des échanges. Plusieurs options sont possibles (après le « bancor » préconisé par Keynes en 1944) : un panier des principales monnaies (sur la base technique des DTS actuels), ou encore un « serpent monétaire international » de fluctuation de ces monnaie, sur le modèle réussi du système européen, qui a engendré l’euro.

Pour éviter les excédents commerciaux structurels, les taux de change pourraient être renégociés régulièrement, afin de tendre à l’équilibre des balances de paiement.

Le FMI devrait jouer un rôle différent :au lieu de voler au secours des pays surendettés, il devrait intervenir en amont en garantissant des emprunts, ce qui abaisserait nettement les taux d’intérêt.

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